En quoi consiste cette pratique
Le mot « chamanisme » vient du toungouse šaman (« celui qui sait »), une langue de Sibérie ; il est entré dans le vocabulaire français en 1842. Il désigne, dans son sens anthropologique premier, un ensemble de croyances et de techniques d'interaction entre l'être humain et un monde des esprits, propre à certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs de Sibérie, des Amériques, d'Afrique ou d'Asie. Le chaman y occupe une fonction non héréditaire, validée par les Anciens du groupe au terme d'une initiation longue, et joue à la fois le rôle d'intercesseur avec les esprits, de guérisseur, de devin et de gardien des mythes fondateurs (source : Wikipédia FR, « Chamanisme », recoupé avec le rapport de la Miviludes au Premier ministre, 2009).
La diffusion de ce concept en Occident doit beaucoup à l'historien des religions roumain Mircea Eliade, dont l'ouvrage Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase (1951) a défini le chaman comme un « spécialiste de la transe extatique » et a durablement structuré le regard occidental sur le sujet — une lecture depuis nuancée par les anthropologues de terrain, Eliade n'ayant lui-même jamais mené d'enquête ethnographique (source : Roberte Hamayon, directrice d'études émérite à l'École pratique des hautes études, spécialiste du chamanisme sibérien, dans The Conversation, 2017).
Chamanisme traditionnel et « néo-chamanisme » : une distinction essentielle
Ce que proposent aujourd'hui la quasi-totalité des praticiens en France n'est pas le chamanisme traditionnel des sociétés sibériennes ou amérindiennes, mais une réappropriation occidentale contemporaine, généralement désignée « néo-chamanisme ». Son origine est documentée : l'anthropologue américain Michael Harner (1929-2018), après un terrain mené auprès des peuples Jivaro et Conibo en Amazonie entre 1956 et 1973, publie en 1980 The Way of the Shaman et formalise le concept de « core shamanism » — un ensemble de techniques (tambour, transe, « voyage ») présentées comme communes à diverses traditions et détachées de tout contexte culturel précis, rendues ainsi praticables par un public occidental (source : biographie de Michael Harner, Wikipedia). D'autres jalons ont contribué à populariser cette mouvance en Occident dans les années 1960-1970, notamment les récits de Carlos Castaneda, dont le caractère largement fictif a depuis été documenté par l'anthropologie critique (source : Wikipédia FR, « Néo-chamanisme »).
L'anthropologue Roberte Hamayon souligne que le néo-chamanisme occidental se présente comme « libre de toute référence culturelle », à l'opposé du chaman traditionnel, spécialiste rituel ancré dans une société précise. La docteure en anthropologie religieuse Denise Lombardi (École pratique des hautes études, laboratoire CNRS/EPHE-PSL), autrice d'une thèse et d'un ouvrage récents consacrés spécifiquement au néo-chamanisme en France (Le Néo-chamanisme : une religion qui monte ?, Cerf, 2023), est aujourd'hui la référence académique française la plus solide sur cette pratique telle qu'elle se déploie sur le territoire.
Cette page ne documente que le néo-chamanisme tel que pratiqué comme activité de bien-être en France ; elle ne prétend pas décrire ni juger les traditions chamaniques autochtones dont il s'inspire librement.
À qui s'adresse cette pratique
D'après l'enquête de terrain de Denise Lombardi, le public de ces stages est majoritairement composé de personnes en recherche de mieux-être psychologique et physique, qui décrivent ces expériences comme des moments qu'elles cherchent à intégrer dans leur parcours personnel. Nous n'avons trouvé aucune source institutionnelle (HAS, ministère de la Santé, Inserm) validant une quelconque efficacité de cette pratique sur un plan de santé : elle relève du champ du bien-être et du développement personnel, non du soin.
Aucune statistique officielle publique sur le nombre de praticiens ou de participants en France n'a pu être identifiée. Une estimation avancée par Denise Lombardi (environ un millier de praticiens pour plusieurs dizaines de milliers de personnes intéressées) est mentionnée ici à titre d'ordre de grandeur d'une chercheuse, non comme un chiffre officiel.
Comment se déroule un stage
Selon l'enquête de terrain de Denise Lombardi, les stages prennent le plus souvent la forme de séminaires de type week-end, réunissant une quinzaine de participants en gîte rural ou en yourte, et s'enchaînant selon une progression pédagogique propre à chaque organisme. Le déroulé rapporté inclut des temps de « voyage chamanique » guidés au son du tambour, allongé au sol, ainsi qu'une recherche dite d'« animal totem ». Nous n'avons pas trouvé, dans une source non commerciale, de précision supplémentaire sur la durée exacte des séances ou leur contenu détaillé ; ce niveau de détail n'est disponible que sur des sites de praticiens, écartés par notre méthodologie de sourcing.
Cadre légal et niveau de reconnaissance
Le « chamanisme » ou le « praticien en chamanisme » n'est pas une profession réglementée en France : il n'existe ni ordre professionnel, ni titre protégé, ni diplôme d'État. Aucune fiche RNCP ou RS (répertoire spécifique) correspondant à cette activité n'a été identifiée sur le registre officiel de France Compétences. Les organismes de formation existants (plusieurs ont été repérés mais ne sont pas cités ici, s'agissant de sources commerciales) délivrent des attestations ou certificats propres à chaque structure, sans reconnaissance par l'État ni éligibilité au Compte personnel de formation.
Aucune fédération française de praticiens en chamanisme reconnue par les pouvoirs publics n'a été identifiée. Une « Fédération Chamanique Européenne » existe sous la forme d'une association de droit belge, réunissant des praticiens autour d'une charte éthique interne (exigence déclarée de trois années de formation minimum, assurance professionnelle) ; il s'agit d'une auto-organisation professionnelle, sans existence légale française ni reconnaissance par une autorité publique, à ne pas confondre avec un ordre ou une certification officielle.
Vigilance : ce que documente la Miviludes
La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) suit le (néo-)chamanisme comme thématique constante depuis au moins 2009, sur trois rapports successifs. Dès son rapport au Premier ministre de 2009, elle distingue explicitement le chamanisme traditionnel, qu'elle ne remet pas en cause, d'un « dévoiement radical de ces coutumes ancestrales » par des « pseudo-chamans auto-proclamés », et signale la prolifération, y compris en France, de ce qu'elle nomme un « chamanisme-business ». Elle précise aussi, avec nuance, que certains praticiens occidentaux suivent des formations longues et sérieuses.
Son rapport d'activité 2018-2020 chiffre une nette augmentation des signalements : 96 saisines liées au néo-chamanisme entre 2018 et 2020, concernant plus d'une trentaine de personnes différentes se présentant comme chamanes, associant souvent d'autres pratiques (magnétisme, reiki, hypnose, tantrisme). Son rapport d'activité 2022-2024 confirme la tendance et documente des dérives concrètes : éloignement familial, ruptures de couple, usage répandu de substances psychoactives, actes à caractère sexuel présentés à tort comme thérapeutiques, et, dans certains cas, l'exposition de mineurs. Il mentionne également, comme pratique émergente associée à cette mouvance, le « Kambo » (application sur la peau brûlée d'une sécrétion de grenouille amazonienne) — sans qu'un encadrement réglementaire spécifique de cette substance n'ait pu être identifié par ailleurs.
Un cas judiciaire illustre concrètement ces risques : un « chaman » autoproclamé a été condamné en 2024 par la cour criminelle du Gard à 15 ans de réclusion criminelle (peine portée à 16 ans en appel) pour viols et agressions sexuelles sur sept femmes et abus de faiblesse, dans le cadre de stages facturés plusieurs milliers d'euros par an — une condamnation individuelle, qui ne saurait être généralisée à l'ensemble des praticiens, mais qui illustre un risque documenté par la Miviludes et par la presse indépendante.
La loi du 10 mai 2024 renforçant la lutte contre les dérives sectaires a créé un délit spécifique de placement ou de maintien en état de sujétion psychologique ou physique, qui complète le délit d'abus de faiblesse déjà applicable à ce type de contexte.
Mention de prudence santé
Cette pratique relève du bien-être et n'est ni un soin médical, ni un substitut à un avis médical. En cas de symptôme physique ou psychologique, de doute, de mal-être persistant, consultez un médecin ou un professionnel de santé.
Point de vigilance légale à connaître avant toute participation à un stage évoquant l'usage de plantes ou substances : l'ayahuasca et ses composants (dont le DMT) ainsi que l'iboga sont classés stupéfiants en France (arrêtés du 22 février 1990 et du 20 avril 2005) ; leur détention, consommation ou administration sont pénalement répréhensibles, y compris dans un cadre présenté comme rituel, spirituel ou thérapeutique. Avant de s'inscrire à un stage, il est recommandé de se renseigner précisément sur son contenu et de rester attentif aux signes d'emprise (isolement progressif, pression financière, promesses de guérison, remise en cause des soins médicaux en cours).
Points laissés en blanc faute de source fiable
Nous n'avons pas trouvé, dans une source non commerciale, de description précise du tarif ou de la durée horaire exacte d'un stage ou d'une séance individuelle : ce niveau de détail n'existe, à notre connaissance, que sur des sites de praticiens, écartés par notre méthodologie de sourcing. Le classement réglementaire spécifique du « Kambo » en France n'a pas pu être vérifié auprès d'une source officielle dédiée (ANSM, ministère de la Santé) et n'est donc pas affirmé ici au-delà de son évocation par la Miviludes. Les chiffres de fréquentation (nombre de praticiens, de participants) reposent sur une seule estimation de chercheuse, faute de statistique officielle publique.